Kenneth Thomas, Eugene Robinson, Scott Kelly et moi.

Scott Kelly, Eugene Robinson, un hipster paumé et Kenneth Thomas.

 

Comme il n’arrive que trop rarement, à la manière d’un alignement planétaire d’ampleur ou d’une bonne blague de Laurent Ruquier, le Blood Brothers Festival a fait converger à Saint-Ouen trois acteurs de la scène noise-postcore. Kenneth Thomas, le réalisateur talentueux de Blood Sweat & Vinyl, documentaire sur trois des labels indépendants les plus importants d’aujourd’hui (Neurot, Hydra Head et Constellation), projetait son film. Scott Kelly, guitariste de Neurosis et Blood & Time en tournée solo dans notre vieille Europe, a été attrapé sur sa tournée. Eugene Robinson, chanteur exhibitionniste des incompris Oxbow, apparemment, passait par là.

HML en a profité pour aller recueillir leurs réactions sur ce documentaire, la corpulence de Seldon Hunt, Pneu, la musique classique et la supériorité intellectuelle du public européen sur le public américain.

Vous allez voir. On a bien rigolé.

 

Locust Star : Comment vous êtes-vous rencontrés ? Kenneth, étais-tu déjà un gos fan de ce genre de musique avant ?

Kenneth Thomas : Ouais, j’étais déjà fan. Depuis longtemps. J’utilisais déjà l’équipement vidéo de mon travail pour filmer ces groupes. Après, pour rencontrer les gens, le plus important, c’est de les contacter. Ca a commencé quand j’ai filmé ISIS.

LS : Tu as fais beaucoup de prises vidéo de ce groupe. Est-ce que tu les connaissais?

KT : C’est vrai, j’ai filmé plusieurs concerts d’ISIS pendant un moment. C’était le premier groupe que je filmais. Et oui, je les ai connus grâce au disquaire Aquarius Records à San Francisco. Ils sont une ressource incontournable et ont fait énormément pour la musique underground. C’est d’ailleurs toujours une structure managée par des types du coin et ils vendent la musique qu’ils aiment vraiment.

LS : Eugene, Scott, ce projet vous a-t-il attiré tout de suite ?

Eugene Robinson : J’ai rencontré Kenneth au 666 Show à LA, le 6 juin 2006. Aaron d’ISIS est venu à moi et m’a dit « ce mec voudrait t’interviewer », et j’ai juste dit « Ok ». C’était tout. (Rires) A vrai dire, je n’avais aucune idée de ce qu’un travail sur notre scène donnerait ni quel genre de travail ce serait, d’ailleurs.

KT : C’est pour ça que tu étais nerveux…

E : Oui ! (Rires) Mais en fait, ça s’est passé de façon assez naturelle.

LS : Et toi, Scott ? On te voit répondre aux questions de Kenneth simplement de nuit, dans la rue, presque entre deux portes…

S : J’étais à l’extérieur d’un concert de Blood & Time à Portland.

KT : Je t’avais d’abord rencontré à Seattle, où tu avais joué avant.

 

Godfathers.

 

S : C’est vrai, on s’est rencontrés quelques jours avant avec Steve (ndlr : Von Till). Et on se disait que oui, ce projet avait l’air bien parce que les gens disent toujours n’importe quoi à propos de nous. Et enregistrer de bons disques, faire du bon travail, tourner de bons films, ça prend du temps. Kenneth avait l’air de mettre tant de motivation et de sincérité dans son travail et … (il s’adresse à Kenneth Thomas) Ouais, t’as réussi, mec. Je trouve le film vraiment bon, tu dois en être fier.

KT : Merci !

E : Moi, j’aurai juste changé le titre… (Rires)

LS : Combien de temps cela t’a t-il pris de filmer tout cela ?

K : C’est une combinaison de deux choses. Premièrement, au moment où j’ai commencé mon travail, en 2005, il y avait beaucoup de documentaires musicaux. Des documentaires sur le punk-rock, surtout. Je les aime bien, l’idée était de montrer le Do It Yourself dans les groupe. Parler de ce genre de choses dans la musique est fondamental, je pense… Mais ce n’était plus dans les mains du punk-rock. C’est la musique instrumentale, le metal, la noise… Alors je regardais ma collection de disques et je me suis rendu compte que j’avais de nombreux disques Hydra Head, et pas mal de disques Neurot Records… et même beaucoup de trucs de chez Constellation. C’est à dire de la musique de gens qui ont monté leurs propres labels.

 

 

Deuxièmement, quand tu vas à un concert de Neurosis, tu te rends compte que ces gens, le public, ils font un peu partie de la même communauté. Voilà, les choses progressent, rien ne dure pour toujours et je trouvais que ces groupes faisaient faisaient vraiment partie d’une évolution musicale, de l’histoire de la musique, même. A un certain moment, le punk-rock était important au même titre, mais plus maintenant. Aujourd’hui, c’est ce genre de musique qui est important.

LS : Dans le film, Seldon Hunt (ndlr : le site internet de l’artiste) fait une apparition pour dire quelque chose de lumineux ! Il déclare que ces genres de musique sont comme de la musique classique moderne. Scott, Eugene, qu’en pensez-vous ?

E : (Une pause, puis…) Nous n’avons aucun moyen de le savoir. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il faut essayer coûte que coûte de créer de la musique de la manière dont la musique elle-même a été créée. Et nous pensons que ce que nous créons pourrait encore être écouté dans 20 ans. Je ne veux pas dire n’importe quoi à propos de ce que devient la musique des majors, mais je pense que nous prendrons beaucoup plus de poids et de valeur que tout ça dans une vingtaine d’années. Donc oui, je suis parfaitement d’accord avec Seldon Hunt. Et il est plutôt costaud, alors, oui, je suis d’accord de toute façon… (Rires)

S : La musique classique apporte toujours beaucoup d’émotion aux gens. En tout cas je l’espère. Je ne sais pas si ce qu’on fait le fera aussi, mais… Qui sait ? Chaque décision que nous prenons musicalement est sincère. Donc… Honnêtement, je ne pense pas que nous ayons la moindre chance de nous mesurer à de tels musiciens. S’il y a encore des gens dans 400, 500 ans pour écouter des disques de Neurosis, je serai plutôt surpris (Rires). Je ne pense pas qu’on survive autant.

E : Parfois, des types copient ta musique. Je suppose que ça veut dire qu’ils aiment toujours ce que tu fais 12 ou 15 ans après, et ça c’est vraiment une expérience. Mais bon, j’espère que ça peut les aider à créer leur propre son à eux aussi. (Rires)

S : De toute façon, il y a toujours des fans de musique classique. C’est un son qui est encore tellement heavy, qui a tellement de poids. Ce sera toujours ainsi. Nous, notre musique nous vient du coeur. Nous ne faisons pas vraiment attention à l’argent qu’elle rapportera et c’est une chose qui la rend probablement un peu spéciale.

LS : Scott, dans le film, j’ai appris que vous avez démarré Neurosis alors que vous viviez tous dans un squat… Peux-tu m’en dire plus ? Comment était-ce de jouer dans un groupe tout en vivant dans ce genre de communauté ?

 

Scott Kelly nous montre deux ou trois trucs d’air guitar.

 

S : C’est de la merde (Rires, n’empêche il déconne pas lui). On avait tous des jobs normaux dans le coin, 40 heures par semaine. On dormait pas, on prenait de l’acide tout le temps et on était simplement en train de se détruire à petit feu, nous-même, mais aussi notre musique. On a fait ça entre 1985 et 1992. C’est de cette période qu’on a tiré Pain Of Mind.

LS : C’est là qu’il y a eu un tournant dans votre musique…

S : Oui, nous l’avons vraiment souhaité. … Quand nous avons formé Neurosis, nous avons formé ce groupe pour qu’il soit notre famille. Nous n’avions pas de vraie famille et nous en voulions une. Voilà. C’est notre famille, désormais, on continuera comme ça jusqu’à ce qu’on meure. Steve est arrivé, puis Noah en 1993, quelques autres mecs ont un peu travaillé avec nous puis ne sont pas restés pour une raison ou une autre… Voilà, Neurosis, c’est un agglomérat de tout ça. C’est ce qu’on est et ce n’est pas si (une pause) fun qu’on pourrait le croire. C’est pas qu’un groupe, tu sais, c’est pas comme si on avait le choix. Donc voilà, Neurosis a évolué avec ça en tête. Et on a beaucoup de chances d’avoir survécu. On a eu toutes sortes de merdes, on est passés par toutes sortes de mauvaises situations… Et on a fini par jouer en Europe en 1992. Et même si j’ai détesté l’attitude de Jello Biafra pour la façon dont il nous a traités avec Alternative Tentacles (ndlr : Neurosis a sorti Souls At Zero (1992) et Enemy Of The Sun (1993) chez Alternative Tentacles), on a pu jouer en Europe. Et si on n’avait pas joué en Europe, on n’aurait pas lié avec des gens assez ouverts d’esprit pour apprécier ce qu’on jouait.

 

Eugene Robinson : « Mmm… »

 

… Alors voilà, jusque-là on écumait les States, on faisait beaucoup de petits concerts plutôt merdiques dans des petites salles, des squats, très peu de gens venaient à nos concerts… Puis on est allés en Europe. L’Allemagne s’est mis à aimer Neurosis, puis la France… Ce sont vraiment les deux premiers pays qui ont apprécié ce qu’on faisait.

LS : Donc on peut être fiers de nous…

S : (Rires) Ouais, bien sûr !

E : Les deux premières fois où nous sommes venus jouer en Angleterre avec Oxbow, je crois que c’était en 1990. Ben je dois dire que sans le public européen, on n’aurait jamais continué. Les gens nous aiment aux Etats-Unis parce que les gens nous aiment en Europe. (Rires crispés. Sick Sad World).

S : Bon, je pense qu’on aurait continué de toute façon. Parce qu’on doit toujours continuer et fuck-it !, parce qu’on doit suivre notre destin, c’est notre concept. Mais en tout cas c’était très très étrange de sentir comme quelque chose de profond se passait… Auprès des fans, puis on faisait de plus en plus d’interviews, des mecs écrivaient sur notre musique, essayaient de la cataloguer avec des trucs old-school…

LS : Donc, ce n’est pas un cliché quand les artistes Américains disent qu’ils adorent l’Europe, la France.

S : Absolument pas.

E : Ecoute, à une époque, j’envisageais sérieusement de me tuer, c’était mon plan. Je voulais me suicider, je n’en pouvais plus. Et j’ai eu un coup de fil d’un type à Londres qui m’a dit qu’il voulait qu’on joue là-bas… alors je me suis dit (il prend un air pénétré) « Je n’ai jamais vu Londres… Je devrai voir cette ville avant de mourir. » (Rires) Sérieusement, ça a changé le cours de mon existence.

 

 

LS : Auriez-vous arrêté la musique si vous n’aviez pas été si gros ici ?

S : Non.

E : On a commencé à tourner en Amérique. On faisait des concerts, et il y avait parfois trois personnes. Je veux dire, on est Oxbow, quoi ! (Rires) On a joué en France, une fois, devant 6000 personnes. Et quand Kenneth est venu nous voir à un concert trois semaines plus tard… Il y avait 25 personnes. Ca n’a pas de sens… (Rires)

LS : Sinon, y’a-t-il du nouveau pour Oxbow ?

E : Oxbow va faire deux concerts avec Sleep aux Etats-Unis, puis nous reviendrons en France.

LS : Et pour toi, Scott ?

S : Le nouveau Neurosis sort en octobre, il y aussi ce disque de reprises de Townes Van Zandt avec Steve et Wino qui sort bientôt. J’ai fait un nouvel album solo qui sortira cet été. Je vais tourner aux Etats-Unis pendant un moment, cette année puis sûrement l’année prochaine. Alors je ne serai probablement pas de retour tout de suite en France en solo.

LS : Que peux-tu me dire du prochain Neurosis ?

S : « I like it ». (Rires) (ndlr : pas moi.)

LS : Et toi, Kenneth ?

KT : Là je vais continuer à me balader avec mon film, on a encore des dates en France et en Allemagne. Une fois rentré à San Francisco, je travaillerai sur mon prochain film. Il traitera plus précisément d’un des groupes présents dans Blood, Sweat + Vinyl. Le film devrait sortir fin 2012. Donc voilà, je travaille là-dessus pour l’instant.

LS : Pas de film sur Pneu de prévu (ndlr : Pneu vient juste de jouer) ?

KT : Haha ! Nan, mais tu sais, j’adore ce genre de musique, quelle énergie ! Deux mecs qui sonnent comme dix mecs…

S : C’était juste deux mecs ?! (Rires)

 

 

KT : … Bref voilà, je vais continuer à faire des films et des documentaires. Ce genre de trucs. La musique est mon inspiration principale, bien plus que tout le reste, donc… je risque de continuer. C’est ma contribution au monde de la musique. Tu sais, je joues de la guitare, mais je ne suis pas le meilleur, dans le sens où je ne suis pas pleinement immergé dans le fait de créer de la musique. Mais je suis fasciné de la manière dont les musiciens y parviennent. « Comment font-ils ? »

LS : Que pensez-vous de ce genre d’évènement ou plusieurs choses se rassemblent ? Ici, on a la projection d’un documentaire, des concerts… Tout ça ensemble.

S : C’est pratiquement parfait. Pour moi, en tout cas. J’aime l’idée de brasser tout ça. Avec Neurosis, on aime jouer avec des groupes ouverts, faire des choses différentes de ce qu’on attend de nous.

LS : Le public a-t-il réagi positivement à Blood Sweat + Vinyl ?

KT : Oui ! J’espérais que ce genre de situation (ndlr : la tournée) arrive car c’est un documentaire musical à propos d’un genre spécifique. Je pense que c’est plus intéressant que de le présenter dans un festival avec de la musique plus … légère. Les gens qui sont là ce soir, ce sont des avertis, alors… J’espère que les gens vont s’en souvenir car c’est assez inédit : de la musique, un film, tout ça devrait créer une bonne connexion entre tout le monde.

Propos recueillis par Locust Star auprès de Kenneth Thomas, Eugene Robinson et Scott Kelly.

Remerciements : Barta pour les photos, Yoli pour avoir provoqué cette rencontre, Kongfuzi pour avoir fait se téléscoper tout ce beau monde, Scott/Kenneth/Eugene pour avoir supporté cette interview. Aïe apolodgaïze for maïe terribeul eunglish.

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